C'est libre que je suis meilleur

ISTANBUL

Istanbul,

Quand je suis parti, en 2013, la Turquie était encore laïque. Depuis, de l’eau est passée sous le pont. De Moustafa Kamal, il ne reste plus que la statue qui trône dans un parc. On le connaît sous le nom de Moustafa Kémal mais ses concitoyens l’appellent plus volontiers Atatürk (le « Père des Turcs »), le patronyme qui lui a été attribué en 1934, assorti du prénom Kémal. La Turquie lui doit beaucoup. Menacée de dépeçage suite à sa défaite dans la Grande Guerre de 1914-1918, lorsqu’elle s’appelait encore empire ottoman, elle fut sauvée par cet homme d’exception que fut Moustafa Kémal. D’une énergie peu commune, noceur, grand buveur, indifférent à la religion et notoirement athée, ce stratège de talent s’est montré très vite animé par l’ambition de bâtir une nation turque foncièrement homogène sur les ruines de l’empire multiculturel ottoman. Peu après l’armistice de Moudros du 30 octobre 1918, Moustafa Kémal entre en dissidence et organise la résistance pour prévenir le démembrement de la Turquie programmé par le traité de Sèvres. Il puise son inspiration dans l’action de Lénine, qu’il admire comme Mussolini, un autre nationaliste farouche qui eut à cœur de laver les affronts subis par son peuple à la fin de la Grande Guerre. Après le traité de Lausanne qui redessine en 1923 les frontières de la Turquie, Moustafa Kémal se consacre à la modernisation à marche forcée de son pays. Il ne craint pas d’abolir le califat, symbole de l’universalisme musulman.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

En avril 2013, la contestation s’organise en Turquie contre le projet de conversion du parc Taksim Gezi, à Istanbul, qui céderait la place à un bâtiment spacieux comprenant un centre commercial et des appartements. Directement interpellé, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, en poste depuis 2003, tient un discours ferme et réaffirme sa volonté d’aller de l’avant avec le projet initial. La violence reprend au cours du mois de juin, la contestation faisant tache d’huile à travers le pays où se multiplient grèves et manifestations. Au-delà de la question du parc Taksim Gezi, cette protestation reflète, selon les analystes, les craintes d’une partie de la population face à une baisse des libertés sous Erdogan, la corruption observée sous son régime ainsi que le sentiment que celui-ci a un agenda islamiste camouflé. Un grand nombre d’intellectuels opposants dénonçaient de longue date la «poutinisation» de l’homme fort de la Turquie, plus encore que l’islamisation rampante des institutions de la République fondée par Mustafa Kemal sur les décombres de l’Empire ottoman. Jacques Attali dira «Plus généralement, c’est le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan qui est contesté, accusé de dérives autoritaires et d’une instrumentalisation de la religion au mépris de la laïcité. La foule se dresse aussi contre le maire d’Ankara, qui demande aux citoyens d’« adopter un comportement conforme aux valeurs morales ». Faut-il en déduire qu’un « printemps turc » est en marche, que la place Taksim sera bientôt la place Tahrir, et que les jours au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan sont maintenant comptés ? Pas sûr… Après trois mandats comme premier ministre, M. Erdogan ambitionne d’occuper en 2014 une présidence renforcée par le suffrage universel. Hors des grandes villes et des milieux intellectuels, l’homme est toujours très populaire. Sa personnalité cassante, ses manières autocratiques, son islamisme militant qui ne se cache plus, inquiètent à bon droit les tenants de l’État laïque et de la liberté d’expression.
La répression contre les sympathisants de Gezi a connu un regain d’intensité à l’automne 2018, soit plus de cinq ans après les manifestations, avec l’arrestation de plusieurs universitaires et figures de la société civile. La Turquie est régulièrement pointée du doigt par les organisations de défense des droits humains, qui s’inquiètent de la dégradation de l’Etat de droit ces dernières années.
L’islamisme s’est installé et les libertés ont reculé comme en dénote le rapport de  » l’International Press Institute  »  (IPI), un réseau mondial de rédacteurs en chef, de journalistes et de responsables des médias, est profondément préoccupé par l’interdiction actuelle de la publicité d’État imposée à deux des principaux journaux indépendants turcs.

Le rêve ottoman

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Souder ses partisans en les dressant contre l’autre partie du pays. Jouer les sunnites contre les Alevis (chiites), les Turcs contre les Kurdes, les religieux contre les laïques. Et souffler sur les braises d’un nationalisme fascisant. Interruption du processus de paix avec les Kurdes, attaques contre des partis et des journaux d’opposition, sur fond d’attentats attribués à Daesh…

Islamisme rampant

Laïcité menacée

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