C'est libre que je suis meilleur

Auguste Clésinger

la Femme piquée par un serpent

De qui se moque-t-on ! Cette femme ne souffre pas, elle jouit !

« La Femme piquée par un serpent » d’Auguste Clésinger prône dans le grand hall du musée d’Orsay. Cette statue grandeur nature représente une femme nue allongée sur un lit de fleurs, les cheveux détachés, en train de se tordre de douleur. La faute au serpent, enroulé autour de son poignet, qui vient de la piquer. Du moins, c’est ce que l’artiste a essayé de nous faire croire…
Présentée au Salon de 1847, cette œuvre a déchaîné les passions. Elle a été commandée par l’industriel franco-belgeAlfred Mosselman pour rendre hommage à celle qu’il entretient depuis qu’elle a 16 ans : Apollonie Sabatier. Qualifiée par les frères Goncourt de « belle femme un peu canaille », surnommée « La Présidente » par son cercle d’amis, Apollonie Sabatier tient un salon à Paris fréquenté par tous les artistes en vogue. Elle fait partie de cette catégorie de prostituées du grand monde appelées « demi-mondaines ». Entretenues par de riches parisiens, elles vivent dans des hôtels particuliers luxueux entourées de domestiques.


moulage sur nature du corps… d’Apollonie Sabatier

Cette statue a fait l’objet d’un double scandale lors de son exposition. A première vue, les codes classiques semblent respectés. Le visage est idéalisé et peu expressif. Le socle est recouvert de fleurs, à l’instar des gisants classiques [NDLR : ces sculptures funéraires qui représentent le défunt allongé et qui recouvrent les tombeaux]. Le mythe auquel l’œuvre fait référence est on-ne-peut-plus classique : Cléopâtre, piquée par un serpent, en train d’expirer.

Cependant, quand on y regarde de plus près, on se rend vite compte qu’il y a autre chose derrière. Le serpent est très peu visible et l’attitude de la femme dénote un peu pour quelqu’un qui se tord de douleur. Son attitude est plus que suggestive : son corps tout entier est tendu dans une vrille, la tête renversée en arrière, le buste cambré, la poitrine offerte aux spectateurs. La piqûre ne serait-elle pas qu’un prétexte ? Le sculpteur a représenté la figure féminine à un moment de paroxysme. Oui mais lequel ? Fulgurance de douleur… ou élan de plaisir ? Ne dit-on pas que douleur intense et plaisir suprême se rejoignent pour se confondre ? La Revue des deux Mondes, elle, n’est pas dupe : « le titre et le serpent sont des concessions faites au jury ! De qui se moque-t-on ! Cette femme ne souffre pas, elle jouit ! ».

Le scandale se serait arrêté là si l’artiste n’avait pas, pour réaliser sa sculpture, fait un moulage sur nature du corps… d’Apollonie Sabatier. La preuve en est : vous pouvez apercevoir un peu de cellulite sur le haut des cuisses et des plis au niveau de ses hanches. Or, cette pratique est violemment contestée au XIXème siècle. Contrairement à l’idée que l’on en a aujourd’hui, l’essence du travail du sculpteur du XIXème siècle est le modelé : il utilise ses doigts nus pour donner vie à des formes dans de la glaise ou de l’argile. C’est ensuite au praticien, assistant « technique », que revient la tâche de « sculpter » à proprement parler l’œuvre dans du marbre, d’après le modèle en terre de l’artiste, et au fondeur de couler l’œuvre en bronze d’après des modèles en plâtre. On comprend alors plus aisément le rejet de cette pratique à l’époque : un sculpteur qui moule sur nature est considéré comme un usurpateur et un tricheur.

    Le visage, lui, n’a pas été fait d’après nature : Clésinger a remplacé le visage d’Apollonie par celui d’une beauté idéalisée plus classique. Peut-être pour tempérer la fougue du corps et chercher la clémence de la critique… ou bien pour préserver l’anonymat de celle qui a été son modèle ? Toujours est-il que la demi-mondaine ne s’est pas fait prier pour profiter du scandale et se livrer à visage découvert. Dès le lendemain, elle s’est rendue au salon et s’est fait une joie de répondre aux questions des plus curieux…

Bacchante (1848) au petit palais

La "Bacchante" est une variante de la "Femme piquée par un serpent"

Auguste Clésinger

Lartiste

Jean-Baptiste Auguste Clésinger, dit Auguste Clésinger, né le 22 octobre 1814 à Besançon et mort le 6 janvier 1883 à Paris, est un sculpteur à l’ambition aussi démesurée que son talent. Ses amours tumultueuses, son orgueil viscéral, la prolifération de ses œuvres en font un personnage parfois attachant quelquefois déplaisant… On lira ci-dessous avec intérêt et curiosité ce que dit de lui le peintre Jean Gigoux qui dresse un portrait mi-figue mi-raisin des Clésinger père et fils.

Auguste Clésinger est le fils de Georges-Philippe Clésinger, lui-même sculpteur, qui le forme à l’école des beaux-arts de Besançon où il est professeur. Il a également été l’élève de Bertel Thorwaldsen. Clésinger débute lors du Salon de Paris de 1843 avec un Buste du vicomte Jules de Valdahon. Sa dernière exposition aura lieu en 1864. Il est l’auteur de nombreux bustes, notamment ceux de l’actrice Rachel Félix et de Théophile Gautier et la statue de Louise de Savoie de la série des Reines de France et Femmes illustres du jardin du Luxembourg à Paris.
Clésinger provoque un scandale au Salon de 1847 en présentant sa Femme piquée par un serpent. Cette sculpture romantique est réalisée d’après un moulage fait sur Apollonie Sabatier, la muse de Charles Baudelaire, alors maîtresse du richissime industriel belge Alfred Mosselman et grand amateur d’art, qui a passé la commande

Théophile Gautier 1847

Clésinger a résolu ce problème, de faire de la beauté sans mignardise, sans affectation, sans maniérisme, avec une tête et un corps de notre temps, où chacun peut reconnaître sa maîtresse si elle est belle »

Mme Apollonie Sabatier

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